Conclusion
La grève de Domtar en 1968, l’une des plus longues de l’industrie papetière québécoise, aura duré 6 mois et 5 jours. Laissant de profondes cicatrices parmi la population (plusieurs syndiqués et contremaîtres souffrirent de troubles cardiaques), on s’empressera de l’oublier et peu de gens se soucieront de transcrire les événements afin qu’ils demeurent dans la mémoire collective des québécois.
Le président du syndicat des travailleurs de la pulpe et du papier d’East Angus, Oscar Fournier, avouera que la grève a été une expérience éprouvante. « Tout le monde est heureux que ce soit terminé et j’espère qu’il ne restera pas de blessures trop profondes. » En dépit des rumeurs, il déclare que les négociateurs syndicaux ont agit « le plus honnêtement possible24» et espère qu’il ne surviendra plus aucun affrontement de cette envergure dans la municipalité.
Pourtant, il a le sentiment d’avoir perdu une énorme bataille : plusieurs familles se sont disloquées, des leaders syndicaux se sentent marginalisés, la division est réelle parmi la population et l’humiliation se lit sur le visage de plusieurs syndiqués. À East Angus, tous s’entendent pour dire que la grève n’a absolument rien donné! Oscar Fournier fera d’ailleurs parvenir une lettre à quelques travailleurs dans laquelle il confie son désespoir devant l’issue de cette grève. En effet, alors que 5 000 travailleurs étaient affectés par le conflit, que l’économie régionale menaçait de s’écrouler et que des milliers de femmes et d’enfants manquaient de l’essentiel, Domtar remportait une énorme victoire sans plier l’échine.
Elle obtenait des compensations pour les dégâts causés à ses usines de Windsor et East Angus et remportait sa cause devant les tribunaux. De plus, elle se voyait accorder d’importantes concessions forestières en Abitibi, lui assurant un approvisionnement suffisant en bois pour ses usines du Québec au cours des 50 prochaines années. Quant aux salaires, l’offre accordée équivalait à une augmentation de 1 cent l’heure par mois ( 30 cents/30 mois ) : voilà qui est très peu si on considère le taux d’inflation.
On apprendra plus tard qu’une clause de la convention collective prévoyait que chaque employé verse 1 cent par heure travaillée au nouveau régime de conversion industrielle. Malheureusement, lorsque le Groupe Cascades devient propriétaire des installations d’East Angus en 1983, Domtar refuse de verser aux travailleurs de cette localité les sommes accumulées dans ce régime ; elles sont alors évaluées entre 120 000 et 150 000 $.
Quelques mois après la signature de la convention collective de 1968, la compagnie entreprend une étude de rentabilité sur l’usine d’East Angus. Cette étude recommande un investissement important en vue de moderniser les installations et d’augmenter la capacité de production. Après avoir étudié ce rapport, le président de Domtar, Alex Hamilton, décide de ne pas effectuer cet investissement à East Angus.
L’acquittement de Potvin
Accusés de méfaits et de complicité pour avoir occupé les propriétés de Domtar, Clément Potvin et Gérard Taylor optent pour un procès aux Assises ; quelques temps après, ils se rétractent et optent pour un procès expéditif. À l’exemple de Charles-Aimé Ferland, Valère Dion et Mathias Péloquin, ils bénéficient d’un sursis de sentence moyennant un cautionnement de 1 000 $ chacun et l’engagement de garder la paix. Finalement, les poursuites se terminent en douceur : Domtar renonce à poursuivre les chefs syndicaux et leur sentence est suspendue. Les cautionnements imposées aux directeurs de grève seront payés à même les fonds de la CSN.
En avril 1969, le Conseil de Ville de Windsor adopte une résolution remerciant un cadre de la CSN de son intervention bénéfique dans le conflit. Le syndicat d’usine exprime son désaccord : il affirme que, sans cette intervention, les résultats auraient été meilleurs.25
Claude Gosselin devient administrateur de Rexfor
Le 24 janvier 1969, Claude Gosselin pose un regard critique sur les événements de la grève. Il met en doute l’efficacité du système de négociations au Québec, déclarant qu’il n’est peut-être pas la meilleure solution pour mener à terme la signature d’une convention collective de travail. « Patrons et employés devront réaliser que l’imposition de nouvelles règles dans le secteur des pâtes et papiers n’exclut pas le principe de la bonne foi. Les attitudes gouvernementales dans le récent conflit démontrent clairement que l’État québécois estime que l’aspect économique doit être le souci primordial des négociations. »
Pour motiver l’absence de mesures de répression de la part du gouvernement du Québec lors du conflit, le ministre des Terres et Forêts explique que « ces mesures auraient pu justifier des excès de violence dont le spectacle s’est offert à nos yeux. Le gouvernement québécois a voulu respecter les droits de chacun de s’exprimer librement26. »
Le 29 avril 1970, après avoir représenté ses électeurs durant 13 ans, le député de Compton est défait aux élections provinciales. Au cours de la même année, il devient administrateur de la Société de récupération, d’exploitation et de développement forestier du Québec (Rexfor).27 Propriété du gouvernement provincial, Rexfor deviendra le plus important producteur de bois au Québec, possédant elle-même de nombreuses scieries et concessions forestières.
Claude Gosselin prendra sa retraite en 1981. Un ex-cadre des usines Domtar émettra certains commentaires très révélateurs en 1989 en parlant de son expérience au sein de l’industrie papetière. Sans nommer explicitement l’ex-ministre des Terres et Forêts, Paul Pelletier déclare : « J’ai vécu une grève de sept mois à Windsor... Un politicien malhonnête qui prêche qu’il veut essayer de sauver le monde , ça ne vas pas. Certaines personnes finissent par se convaincre qu’elles font bien alors qu’elles sont foncièrement malhonnêtes ; elles endorment leur conscience en se faisant croire qu’elles ont été forcées par les circonstances d’être malhonnêtes28. »
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1. Paul Pelletier
2. La Tribune, 18 décembre 1968, p. 3
3. La Tribune, 23 décembre 1968, p. 12
4. Ibid.
5. La Tribune, 27 décembre 1968, p. 3
6. Moreau, Guy, Histoire de Windsor, Windsor, 1997, p. 389.
7. La Tribune, 11 janvier 1969, p. 1
8. Ibid.
9. Ibid.
10. Ibid.
11. La Tribune, 14 janvier 1969, p. 2
12. La Tribune, 16 janvier 1969, p. 3
13. Jean-Guy Morin. À l’époque, les dirigeants du Conseil central des syndicats nationaux de Sherbrooke étaient Florent Boisvert (président), Clément Potvin, Oscar Fournier (secrétaire) et Gérard Taylor. Le scandale de la viande avariée ne fut révélé que six ans plus tard, soit en 1975, et conduisit à l’arrestation et à l’emprisonnement de deux dirigeants de la Fédéral Packing. Celle-ci ferma définitivement ses portes après que le ministère de la Justice du Québec ait jugé d’intérêt public sa fermeture en 1975.
14. La Tribune, 16 janvier 1969, p. 3
15. Le messager St-Michel, Après six mois de grève, 18 janvier 1969.
16. La Tribune, 21 janvier 1969, p. 3
17. La Tribune, 22 janvier 1969, p.1
18. La Tribune, 23 janvier 1969, p. 3
19. La Tribune, 1er février 1969, p. 3
20. La Tribune, 23 janvier 1969, p. 3. Le 23 janvier 1969, La Tribune écrit : « À l’issue de la rencontre, il ne reste que deux cas latents, les poursuites intentées au criminel contre Gérard Taylor et Clément Potvin ». Malgré les menaces de congédiements, d’actions en dommages après le retour au travail et d’emprisonnement, Domtar consent à renoncer à ses intentions premières et « à prendre une attitude telle, devant les tribunaux, que les poursuites pourront se terminer en douceur. De fait, ô miracle ! il n’y a eu aucun emprisonnement, il y a eu des sentences suspendues, mais les amendes ont totalisé 18,900$, toutes payées à même les fonds de la CSN. » ( Des Hommes Debout, p. 32, ). De son côté, Paul Pelletier croit que la compagnie n’a jamais encaissé le chèque remis par la CSN, qu’il évalue pour sa part à environ 300,000$.
21. Ibid.
22. Ibid, p. 1
23. La Tribune, 24 janvier 1969, p. 1
24. La Tribune, 26 janvier 1969, p. 1
25. Moreau, Guy ; Histoire de Windsor, 1997, p. 389.
26. La Tribune, 25 janvier 1969, p. 19
27. Westbury 1858-1983, Les Albums Souvenirs Québécois, Gauvin et Associés, Sherbrooke, 1984, p. 182.
28. Cuggia, Gérard, Cascades : le triomphe du respect, Québec-Amérique, Montréal, 1989.