INTRODUCTION
Un programme d’expansion de 85 millions
La fabrication du papier remonte au 19e siècle. Il y a 133 ans, John Thomson réussit à fabriquer du papier à partir de la fibre de bois ; cet homme était à l’emploi de la Angus Logan and Co., située à Sherbrooke dans les Cantons-de-l’Est. Cette entreprise bâtit la première usine de pâte chimique à Windsor et commença sa production vers 1869.
En 1882, la première usine de pâte kraft en Amérique du Nord voit le jour à East Angus, à 50 kilomètres de Windsor. L’ouverture d’un moulin à papier par William Angus jette les bases d’une économie mono-industrielle. Ainsi, toute la vie sociale et économique se développe en fonction de cette industrie. Entre 1891 et 1960, le moulin à papier passe entre les mains de plusieurs compagnies : la Royal Paper Mills (1891), la Brompton Pulp and Paper Company (1907) et la St-Lawrence Corporation (1930).
Cette dernière entreprend un vaste programme d’expansion qui favorise le développement de la ville, la bonne entente et un sentiment de sécurité chez les travailleurs. En 1961, la Dominion Tar and Chemical (Domtar) achète la St-Lawrence Corporation ; elle acquiert également la Canada Paper, propriétaire de l’usine de papier kraft de Windsor. Domtar se retrouve ainsi en possession des usines québécoises de Beauharnois, East Angus, Windsor, Trois-Rivières, Donnaconna et Dolbeau. Les usines de Trois-Rivières, Donnaconna et Dolbeau forment la Domtar Newsprint Limited tandis que celles de Windsor et East Angus font partie de la Domtar Pulp & Paper Limited.
À cette époque, la Canada Paper détient une superficie de 683 milles carrés de concessions forestières le long de la rivière Bell, à Lebel-sur-Quévillon, en Abitibi1. En 1964, grâce aux encouragements fiscaux des gouvernements du Canada et du Québec, la compagnie entreprend un vaste programme d’expansion de 85 millions pour moderniser ses usines de pâtes et papiers au Québec et en Ontario.
De cette somme, 62 millions sont consacrés à la construction d’une usine de pâte kraft à Lebel-sur-Quévillon, d’une capacité de production quotidienne de 850 tonnes. L’usine entre en fonction en 1967 et emploie 2 000 travailleurs. À Windsor, Domtar injecte 12 millions pour la conversion de l’usine afin de la spécialiser dans la fabrication du papier fin. Ce papier exige l’utilisation de feuillus que l’on retrouve en abondance dans les Cantons-de-l’Est.
Le président de Domtar, W.N. Hall, affirme que cette conversion est nécessaire, « la seule autre alternative étant de fermer l’usine puisqu’elle n’est plus du tout rentable2». Selon lui, les marchés mondiaux auront suffisamment grandi au cours des années 1970 pour absorber sa production de papiers fins et faire du Québec un puissant concurrent sur ces marchés.
Bien qu’il permet d’augmenter sa capacité de production, le projet prévoit le licenciement de 172 travailleurs. Le syndicat local suggère que ces ouvriers soient transférés à Lebel-sur-Quévillon ; il reçoit l’appui des syndiqués d’East Angus qui s’étaient joints à eux lors du renouvellement de leur convention collective.
Le déclin du papier kraft
Installée à Québec sur la rue St-Louis, la compagnie déménage son siège social vers Montréal. Des études de marché démontrent que les coûts de fabrication du papier kraft augmentent sans cesse depuis quelques années. L’entrée de Windsor sur le marché américain des papiers fins représente donc une avenue intéressante et rentable. Dans ce contexte, l’usine d’East Angus devient un obstacle au développement de la compagnie ; c’est à cette époque que Domtar envisage de fermer l’usine de cette localité.
Elle maintiendra sa production, mais n’investira plus pour moderniser ses installations. Le déclin de l’usine se poursuivra jusqu’à sa vente au Groupe Cascades en 1983. Au cours de ces années, les travailleurs feront face à une grève dont ils se souviendront longtemps et à un climat d’insécurité qui façonnera leurs rapports avec les autorités de Domtar.
En 1965, trois compagnies détiennent 50 % des concessions forestières du gouvernement du Québec : Canadian International Paper, Bathurst et Abitibi Paper. Domtar qui prévoit la construction d’une usine à Lebel-sur-Quévillon ne compte pas parmi elles. Pourtant, elle voudrait bien de nouvelles concessions forestières pour répondre à ses besoins grandissants en matière première dans les Cantons-de-l’Est et le nord du Québec.
Or, en 1966, un résident bien connu d’East Angus, Claude Gosselin, est ministre des Terres et Forêts du Québec. À ce titre, il inaugure une importante station forestière dans sa municipalité où l’on prévoit planter trois millions d’épinettes pour les usines de la région.
Domtar profitera du renouvellement de la convention collective de 1968 pour négocier d’importantes concessions forestières avec le gouvernement du Québec3. Les événements laissent entrevoir une entente avec Clément Potvin, permanent syndical à la CSN, afin d’inciter le ministre des Terres et Forêts à accorder ces concessions en échange de la paix sociale. Familier avec les rouages du monde syndical, Potvin passera inaperçu tout en contrôlant les manifestations du mouvement ouvrier.
En 1968, des rumeurs circulent à l’effet que l’usine de Windsor est à vendre. Toutefois, J.A. Meyers, assistant-gérant de la production, qualifie ces rumeurs de « complètement fausses et sans fondement4». Deux semaines plus tard, le président de la compagnie, T.N. Beaupré, visite les installations avec Raymond Pinard, gérant de la Domtar Pulp and Paper. Beaupré nie également les rumeurs de vente. « Nous n’avons aucunement l’intention de vendre, ni à Windsor, ni à East Angus5. »
Le président de Domtar reconnaît que la compétition sur le marché mondial est très grande et que le papier est difficile à écouler. Il ajoute que cette situation diminue la production et le nombre d’emplois mais que tout devrait se rétablir vers 1970 : « Ici, à Windsor, nous avons un plan d’investissement d’un million de dollars pour les améliorations en 1968. Ceci ne comprend pas le 1,4 million pour la maintenance. Nous continuerons à exploiter les mêmes produits, c’est-à-dire la pulpe, le papier kraft et le papier fin6. »
Avec les surintendants, Beaupré consacre la demi-journée à étudier les améliorations à apporter dans l’usine et déclare qu’il ne faut pas désespérer si la main-d’oeuvre est présentement moins grande. « Nous sommes fier de notre compagnie à Windsor. Nous avons investi plus de 15 millions depuis 5 ans et c’est là une preuve que Windsor compte beaucoup à nos yeux7. »
Une grève planifiée
Le contrat de travail des 1 200 employés de Windsor et East Angus expire le 30 avril 1968. À la veille d’une nouvelle convention collective, le mouvement ouvrier dénonce les conditions de travail. Il se souvient de Gérard Garneau qui grimpait l’escalier du hangar à copeaux pour faire le guet, là où il fait 110° F en bas et 180° F en haut. Après 15 jours de ce régime, Garneau meurt d’une crise cardiaque.
Il se souvient d’Yvon Toutant, âgé de 54 ans, qui pris la place de Garneau et fut renvoyé parce qu’il n’avait plus la force de grimper. Le mouvement ouvrier dénonce aussi les conditions de travail des départements de blanchiment où les travailleurs portent des masques pour se protéger des émanations de chlorine, un gaz toxique utilisé durant la guerre de 1914. Enfin, il dénonce l’anarchie qui règne aux départements de la cuisson où il fait 100° F en hiver et 140° F en été.
C’est la Centrale des syndicats nationaux (CSN) qui représente les travailleurs à la table des négociations. Elle désire avant tout améliorer la sécurité d’emploi de ses membres ; malgré de nombreuses années d’ancienneté, plusieurs travaillent sur une base irrégulière selon les besoins de la compagnie. Pourtant, ni la CSN, ni les syndiqués ne comprendront les véritables enjeux de la bataille qui s’annonce. Et toutes les conditions d’une victoire de la Domtar sont rassemblées en sa faveur ; bien plus, les négociations de 1968 serviront ses intérêts et permettront sa relance pour les 30 années à venir.
Echec des négociations
Le 10 avril 1968, la compagnie soumet un mémoire à la CSN dans lequel elle explique la situation difficile des usines de Windsor et East Angus. Elle demande de prolonger le contrat de travail jusqu’au 30 avril 1969, mais la CSN rejette la proposition et invite Domtar à soumettre de nouvelles offres. Le 4 juillet, la compagnie suggère une hausse salariale de 18 cents l’heure sur deux ans en faisant passer le salaire de base de 2,47 à 2,65 $ l’heure.
Le Syndicat refuse à nouveau et demande plutôt une augmentation semblable à celle accordée dans les autres usines Domtar, soit une hausse de 35 cents l’heure, bénéfices marginaux compris. « Nous voulons la même chose qu’ailleurs! Nous n’avons pas l’intention de passer pour les enfants pauvres de Domtar8. »
Pour leur part, les employés de bureau demandent une hausse mensuelle de 61 $ sur deux ans, le salaire de base étant de 309 $ par mois. La partie patronale répond qu’elle ne peut offrir plus de 27 $ sans mettre en péril la survie des usines. La CSN accuse Domtar de retarder délibérément le règlement du conflit et la compagnie se retire de la table des négociations. Désormais, la porte est ouverte à la confrontation et les échanges se dérouleront surtout sur la place publique.
Les médias écrits et électroniques deviendront le lieu d’un débat stérile qui, sous le masque de l’objectivité, serviront les intérêts de Domtar. Ils provoqueront l’insécurité et l’humiliation des travailleurs, insistant sur les menaces de fermeture, omettant de signaler les véritables enjeux de la négociation, acceptant de faire paraître la publicité facile de la compagnie et publiant le nom des 40 syndiqués accusés d’outrage au tribunal.
L’attitude des médias s’explique en partie par le fait que Paul Desmarais, propriétaire de plusieurs journaux québécois ( La Presse, La Tribune, le Nouvelliste, La Voix de l’Est, ect. ), soit actionnaire de Domtar. L’homme d’affaire québécois espérait d’ailleurs mettre la main sur Argus Corporation, la société torontoise détenant la majorité des actifs de la compagnie.
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Références — Introduction
1. Ministère des Terres et Forêts, Rapport Annuel 1969-1970, Québec.
2. La Tribune, 7 octobre 1964, p. 30
3. Vadeboncoeur, Pierre ; Ferland, Guy ; Elliot, Jacques ; Cliche, Paul ; L'Heureux, André ; Des Hommes Debout. À l'avant-garde du combat syndicaliste : les salariés d'East-Angus et de Windsor. Secrétariat du Comité central d'Action politique. CSN, Montréal, 1970, p. 41 (Oscar Fournier), p. 42 (Raymond Leblanc), p. 43 (Géarard Taylor), p.44 (Marcel Bisson), p.48 (Donat Pomerleau), p.49 (Bertrand Tétreault).
L'auteur Pierre Godin mentionne dans la biographie de Daniel Johnson (père) que « le royaume de Claude Gosselin , ce sont les 350,000 carrés de forêt productive dont à peine 90,000 sont exploités. »
4. La Tribune, 3 janvier, 1968, p. 5
5. La Tribune, 18 janvier
er 1968, p. 5
6. Ibid.
7. Ibid.
8. La Tribune, 15 juillet, 1968, p. 2