Chapitre I
Le 18 juillet 1968
Les 8 et 9 juillet, les employés accordent à la CSN le droit de déclencher la grève au moment jugé opportun. À Windsor, seulement 349 travailleurs d’usine sur 665 se prévalent de leur droit de vote ; de ce nombre, 280 se prononcent en faveur de la grève. Le 17 juillet, les représentants syndicaux convoquent leurs membres à une assemblée pour leur faire connaître le résultat de la dernière ronde de négociations. De son côté, le directeur-général de Domtar, Raymond Pinard, les invite à songer sérieusement aux conséquences désastreuses d’une grève.
La grève débute le 18 juillet 1968 : à East Angus, le complexe industriel de Domtar qui emploie 525 personnes ferme ses portes. Il comprend deux unités de production reliées par un pont qui surplombe la rivière St-François : la plus importante produit du papier kraft et fournit 70 % de la production totale ; la seconde fabrique du carton pour boîtes d’emballage. Les entrées conduisant sur le terrain de la compagnie sont bloquées et une centaine de grévistes empêchent les camionneurs d’y pénéter.
À Windsor, les syndiqués établissent leurs quartiers généraux au sous-sol de l’église de Greenlay et des lignes de piquetage sont érigées aux barrières de l’usine. La CSN s’engage à verser un montant hebdomadaire de 15 $ aux célibataires et de 20 $ aux personnes mariées, lesquelles recevront 1 $ de plus par enfant.
Le 23 juillet, Domtar envoie une lettre à ses 1 200 travailleurs en grève pour expliquer la difficulté de vendre le papier kraft en raison du coût de production élevé et de la présence grandissante des américains sur le marché canadien. En soirée, la CSN tient une assemblée à Windsor pour résumer la situation aux grévistes ; une marche de solidarité est organisée dans les rues de la ville et plusieurs des 650 travailleurs exhibent des pancartes présentant leurs revendications.
Le lendemain, les négociations s’amorcent à Drummondville. Domtar maintient que la concurrence du marché ne lui permet pas d’offrir d’avantage, mais la CSN réplique que ses investissements en Italie prouve qu’elle ne connaît pas de difficultés financières. Elle dit ne pas comprendre les raisons qui poussent Domtar à refuser aux employés de Windsor et East Angus des hausses semblales à celles de Dolbeau, Trois-Rivières et Donnacona.
La journée même, les négociations sont rompues : à la demande de Domtar, la Cour supérieure du district de Sherbrooke émet une injonction ordonnant aux grévistes d’East Angus de laisser circuler librement les contremaîtres, les mécaniciens et les gardiens de sécurité. L’injonction est valide jusqu’au 31 juillet 1968.
Dans sa requête, la compagnie affirme que la direction de l’usine a été empêchée à plusieurs reprises de pénétrer à l’intérieur des bâtiments et que l’absence de contrôle peut avoir de graves conséquences : « À cause de l’impossibilité d’inspecter l’usine et d’y effectuer certains travaux, les bâtisses, les machines, l’outillage et la matière première peuvent subir des dommages importants. Les biens de la compagnie et les propriétés sont alors exposées à un risque sérieux d’incendie1.
Le président du syndicat d’East Angus, Oscar Fournier, se dit fort déçu de la journée de conciliation : « J’ai l’impression d’avoir perdu royalement mon temps2.» Quant au négociateur patronal, Jean-Paul Myre, il affirme que la compagnie désire maintenir son offre à 18 cents l’heure : « La contre-proposition présentée par la CSN, soit une augmentation de 35 cents l’heure sur deux ans, est jugée inacceptable. La demande d’augmentation, les divers ajustements réclamés pour les hommes de métier et les autres bénéfices équivalent à une augmentation globale de 67,5 cents l’heure. Cela représente des coûts de 3,5 millions pour les deux prochaines années et une dépense additionnelle de 2 millions pour chaque année subséquente. C’est tout simplement inacceptable ! Le Syndicat ne semble pas comprendre que la compagnie ne peut, en toute bonne foi, offrir davantage sans mettre en danger la survie des usines3. »
Le maire d’East Angus
Le 29 juillet, les grévistes manifestent devant l’usine Franks Piping à Bromptonville. Le propriétaire s’apprêtait à engager une vingtaine d’entre eux, mais suite à l’intervention de Domtar, il s’était adressé à d’autres personnes. La compagnie menaçait de lui retirer d’importants contrats s’il accordait son appui aux grévistes.
En après-midi, les travailleurs se rendent à la résidence du maire d’East Angus et surintendant à l’usine Domtar, Hervé Maltais. L’accusant d’être un scab, ils lui reprochent d’avoir franchi leurs piquets de grève : « Maltais devrait avoir assez de courage pour respecter les salariés et Domtar devrait avoir la décence de ne pas l’appeler à l’usine. » Leurs pancartes soulignent que « le maire d’East Angus pense plus à son job qu’à ses citoyens »4.
Le lendemain, Maltais répond qu’il fait une distinction très nette entre ses fonctions de maire et de surintendant : « Je me suis toujours appliqué à remplir consciencieusement mes devoirs de maire et de travailleur. Je ne veux négliger ni l’un, ni l’autre et il ne m’appartient pas de me faire juge dans ce conflit ouvrier. Aussi, ai-je l’intention d’exercer aussi bien mes responsabilités de maire que celles de surintendant à l’usine Domtar5. »
Quelques jours plus tard, la compagnie distribue une circulaire dans les résidences de Windsor ; elle explique que le papier kraft ne peut être mis sur un pied d’égalité avec le papier journal et que, par conséquent, elle ne peut accorder le même traitement aux travailleurs des Cantons-de-l’Est. « Il faut une corde de bois pour fabriquer une tonne de papier journal et le double pour fabriquer une tonne de papier kraft. La fabrication du papier journal se fait en production continue tandis que celle du papier kraft exige des changements de grade, de pesanteur et de couleur occasionnant d’énormes pertes6. »
Le soir même, par le biais de la télévision, Jean-Guy Morin, résident de Windsor et directeur-général adjoint de la Fédération des pâtes et papiers (CSN), réplique à Domtar. Accompagné de Mathias Péloquin et d’Oscar Fournier, présidents des syndicats de Windsor et East Angus, il exprime son profond désaccord et dénonce l’attitude de la compagnie. « Rien ne prouve que la compagnie ait actuellement des difficultés financières puisqu’elle vient d’acheter des moulins en Italie. Ordinairement, les compagnies ont des politiques générales qui favorisent un traitement égal pour tous ses employés. Je ne comprends pas pourquoi Domtar refuse d’accorder aux employés de Windsor et East Angus ce qu’elle donne ailleurs7»
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1. La Tribune, 25 juillet 1968, p. 1
2. Ibid, p. 2
3. Ibid, p. 2
4. La Tribune, 30 juillet 1968, p. 3
5. La Tribune, 31 juillet 1968, p. 2
6. La Tribune, 3 août 1968, p. 5
7. Ibid.