Chapitre IV

Le régime de conversion industrielle

En dépit de la grève qui sévit depuis deux mois, la compagnie émet un communiqué annonçant «la création d’un régime de conversion industrielle conçu pour aider les employés perdant leur emploi par suite d’une conversion industrielle future »1. Ce régime servira surtout les intérêts de Windsor, là où la compagnie souhaite apporter d’importantes modifications pour augmenter sa production de papiers fins.

Le 17 septembre, Domtar accepte de reprendre les négociations à la condition que les syndiqués soient favorables à une augmentation salariale de 18 cents l’heure. Raymond Pinard précise que « Domtar est disposée à recevoir toute autre proposition qui tiendra compte des impératifs économiques imposés par le fonctionnement des usines et la vente de produits difficiles à écouler sur le marché nord-américain »2. Du même coup, il veut vérifier si les pressions des dernières semaines faciliteront la reprise des pourparlers au sujet des concessions forestières ; toutefois, cet enjeu demeure inconnu de la population et d’un grand nombre de syndiqués.

Entre-temps, la CSN envoie une mise en demeure à la compagnie afin qu’elle réorganise son équipe de gardiens à l’usine d’East Angus. Le Syndicat précise qu’il ne sera pas responsable des actes de vandalisme si elle n’acquiesce pas à sa demande : « Sans cette protection, les mécaniciens et les électriciens n’assureront plus le service de maintenance3. »

Le 19 septembre, les grévistes de Windsor adoptent une résolution qui maintient leur demande d’augmentation à 35 cents l’heure sur deux ans. Le maire Lewis Craig et Clément Potvin appuient leur revendication et invitent la compagnie à retourner à la table des négociations. Quelques jours plus tard, le conseil municipal de Windsor adopte à son tour une résolution demandant aux autorités provinciales d’effectuer des démarches en vue de rapprocher les parties. Au bureau du ministère des Terres et Forêts, un porte-parole répond qu’on s’attend à de nouveaux développements d’ici quelques jours ; quant aux résultats de l’étude sur la situation financière des usines, il mentionne que « l’effet recherché a été atteint4» mais refuse d’en dévoiler le moindre contenu.

Asbestos et Bromptonville

À la mi-septembre, la grève prend soudain une dimension régionale et même provinciale. Le Syndicat des travailleurs de pâtes et papiers de Bromptonville distribue 2 500 poches de patates aux familles d’East Angus et Windsor et chacun des membres s’engage à fournir 1 $ par semaine pour appuyer les grévistes. Les mineurs d’Asbestos suivent le geste et remettent un premier chèque de 9 000 $ aux travailleurs de Domtar. Grâce à des appuis du Lac St-Jean et de Rimouski, l’allocation de grève passent de 20 $ à 30 $ par semaine ; enfin, les 225 000 syndiqués de la CSN oeuvrant dans les mines, les hôpitaux et le textile contribuent pour 1,2 millions au fonds de grève des syndicats locaux.

Tous les matins, une trentaine de syndiqués d’East Angus se rendent au parc municipal afin de construire bénévolement un chalet des sports. Les matériaux de construction sont fournis gratuitement par un marchand local et leur permettent de réaliser des économies de 15 000 $. « Ils donnent leur travail et y mettent tout leur coeur, afin de faire le bonheur de leurs enfants au cours de la prochaine saison hivernale5», mentionne La Tribune.




 

***

Une situation politique instable

Le 26 septembre 1968, le premier ministre du Québec et chef de l’Union nationale, Daniel Johnson, meurt subitement d’une crise cardiaque sur le chantier du barrage hydro-électrique de Manicouagan. Il devait assister aux cérémonies d’ouverture de ce barrage, appelé désormais « Le barrage Daniel Johnson ».

En réaction à son décès, Claude Gosselin affirme que « la mort de Daniel Johnson survient à un moment où le Québec a plus que jamais besoin d’un homme de sa trempe. Fidèle jusqu’au bout dans sa pensée de faire du Québec la table tournante entre l’Amérique et l’Europe, M. Johnson a cru au dynamisme que démontre aujourd’hui le peuple canadien-français à la face du monde. Sa mort brutale survenue la journée même de l’inauguration de Manic 5, oeuvre du génie québécois, est significative. Elle nous remet à l’esprit la volonté de M. Johnson de montrer à l’univers les possibilités de ce petit peuple de six millions de personnes qui a su, malgré toutes les embûches, survivre et se développer au point que le Québec est maintenant synonyme de progrès »6.

C’est Jean-Jacques Bertrand, député de Missisquoi, qui lui succède comme premier ministre du Québec ; Domtar profitera de l’instabilité politique pour négocier habilement les concessions forestières et assurer un approvisionnement adéquat à ses usines. Elle profitera également de la faiblesse du dollars canadien pour diversifier sa production et augmenter ses ventes sur le marché américain.

Le 29 septembre, le chef du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (RIN), Pierre Bourgault, s’adresse aux grévistes de Windsor. Natif d’East Angus, il se trouve parmi des gens qu’il connaît bien pour discuter « de circonstances relativement dramatiques ». Bourgault souligne l’importance d’éveiller l’opinion publique afin que la pression populaire puisse faire modifier la position de Domtar : « Les compagnies ont peur de l’opinion publique. Ils n’ont pas peur du gouvernement, ils couchent dans le même lit. Les lois actuelles sont faites pour protéger les grosses compagnies, ce qui fait que les salaires n’augmentent pas au même rythme que les profits »7.

Au même moment, une importante assemblée se déroule à East Angus en présence du premier ministre du Québec, Jean-Jacques Bertrand. Un stand est aménagé près du centre-ville et des pancartes dénoncent la persécution de Domtar. On compte des femmes et des enfants parmi la foule. Accroupi sur le toit de deux édifices commerciaux, des policiers surveillent les lieux et sont prêts à intervenir si les circonstances les y obligent.

Le premier à prendre la parole est le président du syndicat local, Oscar Fournier. Il invite ses troupes à ne pas lâcher et demande à la population de supporter les grévistes en dépit de l’attitude intransigeante de la compagnie. À son tour, le premier ministre du Québec exprime le souhait que de véritables négociations s’amorçent afin d’arrêter l’hémorragie économique qui secoue les Cantons-de-l’Est.

Pour sa part, le ministre des Terres et Forêts, Claude Gosselin, rappelle ses interventions pour dénouer l’impasse. Devant une foule silencieuse, il fait référence à une éventuelle fermeture de l’usine Domtar en précisant que « les travailleurs doivent accepter de gagner moins qu’en Ontario s’ils veulent que leur usine reste en vie »8. Des syndiqués désapprouvent aussitôt les propos du ministre, ce qui le rend visiblement mal à l’aise.

Au moment de quitter la scène, une bousculade survient autour du premier ministre du Québec et du ministre des Terres et Forêts. Un membre de l’escouade de la Sûreté du Québec s’apprête à tirer, mais le responsable de la sécurité lui fait signe de baisser son arme. Au même moment, une violente altercation survient entre Claude Gosselin et les grévistes ; le garde de sécurité propose de s’occuper personnellement des manifestants mais Gosselin refuse : « Non ! Je connais ces hommes et je n’en ai pas peur. Laissez-moi passer! » Il n’y aura pas de suite à ce geste disgrâcieux ; toutefois, ce sera le début d’une escalade de harcèlement exercé à l’endroit du ministre et de sa famille, lequel se poursuivra tout au long des négociations.

Un gouvernement régional

 

En dépit de l’aide apportée par les travailleurs du Québec, les familles souffrent du prolongement de la grève ; à leurs yeux, c’est une honte que d’être obligé de mendier la nourriture, les vêtements et d’autres biens essentiels. Quant aux délégués syndicaux qui travaillent activement dans l’ombre, ils sont rarement à la maison ; cette situation envenime le climat familial puisque plusieurs d’entre eux ont de jeunes enfants qui souhaitent le retour de leur père à la maison et une situation propice à des échanges amicaux. Dans ce contexte, les femmes incitent leur mari à accepter les offres de Domtar et dénoncent l’intransigeance des syndicats.

Le 7 octobre 1968, à la demande de Claude Gosselin, les négociations reprennent à Québec en présence du médiateur Réal Mireault. Le lendemain, la Cour supérieure émet un mandat d’arrestation contre un gréviste accusé d’avoir causé des dommages mineurs à l’usine de Windsor. Le prévenu est cité devant le juge Benoît Turmel de la cour des sessions de la paix ; la Couronne, représenté par Me Stanley Steinman, laisse entendre qu’il faut mettre fin aux dommages à la propriété durant la grève. L’avocat de la défense, Me Laurent Dubé, rétorque que ce n’est pas à coups d’arrestation que ce malheureux conflit sera résolu. Finalement, le syndiqué est libéré sous caution.

Le 10 octobre, la CSN distribue 2 000 livres de margarine aux 550 familles d’East Angus touchées par le conflit. À la même période, le maire de Windsor propose un gouvernement régional avec pouvoir d’exécution vis-à-vis chacun des ministères provinciaux, afin « de faire bouger les gouvernements supérieurs de leur molesse habituelle ». Dans sa proposition, Craig écrit : « Les maires et les conseillers admettent qu’ils sont encore des girouettes ne sachant sur quel pied danser, étant toujours obligés de se référer aux gouvernements provincial et fédéral9. » Le projet ne verra cependant jamais le jour puisque les dossiers économiques régionaux seront confiés aux associations déjà en place.

À Ottawa, le député fédéral de Compton, Henry Latulippe, présente une motion d’ajournement afin que la Chambre des communes discute de la situation économique des Cantons-de-l’Est. Dans son intervention, le député créditiste rappelle que l’usine Penman’s de Coaticook doit bientôt fermer ses portes et que les usines Domtar d’East Angus et Windsor sont en grève depuis le 18 juillet 1968.

En appui à sa motion, le député de Shefford, Gilbert Rondeau, demande que les Cantons-de-l’Est soient reconnus comme « zone désignée ». Toutefois, le président de la Chambre, Lucien Lamoureux, repousse la motion créditiste en déclarant que « selon les règlements, les travaux parlementaires ne peuvent être suspendus que pour débattre le sujet d’une crise soudaine »10.

Entente de principe sur les clauses normatives

Le 15 octobre, une entente de principe sur les clauses normatives intervient entre Domtar et la CSN ; par ailleurs, le médiateur Mireault recommande une hausse de 30 cents l’heure étalée sur trois ans. Le 17 octobre, les travailleurs rejettent le projet de règlement dans une proportion de 87 % à Windsor et de 83 % à East Angus. Dans cette municipalité, les grévistes expriment leur mécontentement sur une bonne partie des clauses normatives et adoptent une résolution qui maintient leur demande d’augmentation à 35 cents l’heure sur deux ans. La réunion est suivie d’un défilé dans les rues de la ville.

Le 23 octobre, une quarantaine de grévistes de Windsor et East Angus manifestent devant le Parlement de Québec pour protester contre la « disparition » de la compagnie Domtar. Ils brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire : « Le gouvernement et la compagnie retardent volontairement le règlement du conflit11. » Le lendemain, les maires des deux municipalités discutent de l’état des usines avec des représentants de compagnies d’assurance ; ces derniers proposent de rétablir les services d’électricité et de chauffage pour éviter la détérioration des bâtiments et de la machinerie. Après un entretien avec la partie patronale, la CSN accepte finalement de placer des ouvriers aux départements des bouilloires et d’électricité.

Le président du syndicat d’East Angus, Oscar Fournier, confirme l’entente alors que Gérard Taylor déclare qu’il n’y a jamais eu de compromis en ce qui concerne l’usine de cette localité. « Je n’ai reçu aucune communication de la part des autorités de Domtar. Il n’y a eu aucune entente, aucun compromis entre la compagnie et la direction du syndicat concernant la reprise des services d’électricité et de chauffage à East Angus12. »

Le 29 octobre, Réal Mireault convoque les parties à Québec en vue de poursuivre les discussions amorcées à Windsor. À l’Assemblée nationale, Jean-Jacques Bertrand déclare que Domtar lui a confirmé qu’elle n’avait pas l’intention de fermer ses usines à Windsor et East Angus. Il émet le voeu que la compagnie arrive à une entente avec la CSN conforme aux intérêts des travailleurs : « Cette grève dure depuis trop longtemps et doit prendre fin le plus tôt possible, afin que la vie économique, la stabilité et la sécurité des employés connaissent de meilleures conditions13. »

Au même moment, Raymond Pinard et Jean-Paul Myre rencontrent à nouveau le ministre Gosselin ; ils prétendent que la partie syndicale s’est amenée à la table des négociations avec des demandes accrues et que seul un accord sur les concessions forestières pourrait dénouer le conflit.

Gosselin : « Il n’est pas question pour moi de plier devant le chantage d’une compagnie, même si cette compagnie s’appelle Domtar. Vous n’avez pas le droit de négocier de pareilles richesses sur le dos de vos travailleurs. Pas plus que je n’ai le mandat de négocier le patrimoine forestier sur le dos de la population! »

Pinard : « C’est votre dernière chance et, si vous refusez, vous risquez de gros ennuis. C’est sur vous que se porteront les blâmes d’une fermeture d’usine à East Angus, pas sur nous. Le président du syndicat, Oscar Fournier, vous l’a rappelé au début de la grève : plus de 6 000 personnes ont les yeux fixés sur vous.»

Gosselin : « Je regrette, je ne peux accepter ! Mais si vous désirez convenir à des ententes en tenant compte des particularités d’East Angus, je demeure disponible. »

***

À sa sortie, Claude Gosselin affirme aux journalistes que la CSN a récemment augmenté ses demandes salariales : « Il sera difficile à la partie patronale d’accepter ces nouvelles demandes. Il y a donc risque d’une nouvelle impasse et, en conséquence, le conflit pourrait durer encore un bon moment14. »

Décès du Chanoine Labrecque

Le 30 octobre, le curé de la paroisse St-Louis-de-France d’East Angus, Pierre Labrecque, meurt à l’âge de 75 ans au Centre hospitalier St-Vincent-de-Paul. Considérablement affecté par le conflit, il avait abandonné ses fonctions deux semaines auparavant ; le Chanoine était intervenu en vain auprès de la compagnie pour dénouer la crise et améliorer le climat social.

Aimé de ses paroissiens et reconnu pour sens du devoir, il s’était fait remarquer en 1945 lorsqu’il vint asperger d’eau bénite des billots en flammes à l’usine de pâtes et papiers. On raconte, qu’à cet instant précis, le vent changea favorablement de direction et permit aux pompiers d’éteindre le feu.

C’est un professeur du Séminaire de Sherbrooke, l’abbé Roméo Laurencelle, qui remplaça le curé Labrecque. Malgré sa grande expérience, « M. Laurencelle vit des heures difficiles à son arrivée à East Angus, note le livre sur le centenaire de la paroisse. La célèbre grève de 1968, à la compagnie Domtar, lui cause de sérieuses embûches15. » Il quittera ses fonctions à peine quatre ans plus tard, soit en 1972.

***

 

Références — Chapitre IV

1. Moreau, Guy ; Histoire de Windsor, Windsor, 1997, p.337.

2. La Tribune, 18 septembre 1968, p. 1

3. La Tribune, 19 septembre 1968, p. 1

4. La Tribune, 25 septembre 1968, p. 1

5. La Tribune, 27 septembre 1968, p. 5

6. Ibid, p. 4

7. La Tribune, 30 septembre 1968, p. 5

8. La Presse, le 20 janvier 1969.

9. La Tribune, 11 octobre 1968, p. 5

10. Ibid, p. 1

11. La Tribune, 24 octobre 1968, p. 1

12. La Tribune, 25 octobre 1968, p. 1

13. La Tribune, 31 octobre 1968, p. 1

14. Ibid.

15. Paroisse St-Louis-de-France, East Angus, 1990, p. 38.

 

 




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