Chapitre VIII
L’injonction comme outil de négociation
Le 16 décembre 1968, bien que les pourparlers piétinent depuis cinq mois, les négociations reprennent entre Domtar et la CSN. Elles se déroulent à l’abri des médias qui cessent de couvrir le dossier tant que la compagnie n’arrivera pas à une entente formelle avec le Syndicat. Afin de négocier en position de force, Domtar traîne une quarantaine de grévistes devant les tribunaux et menace de les faire emprisonner pour avoir défiés les injonctions.
Après avoir retardé leur procès à la suite de la démission de Clément Potvin, la Cour supérieure convoque Valère Dion, Charles-Aimé Ferland et cinq autres grévistes de Windsor au palais de justice de Sherbrooke. Une plainte de vol avec violence est portée par les policiers de Domtar qui s’étaient introduits à leur local de grève. Ils seront libérés sous caution après que la cause ait été à nouveau reportée à une date ultérieure.
Le 17 décembre, une dizaine de travailleurs d’East Angus assurent leur défense contre des accusations d’outrage au tribunal en lien avec la manifestation du 16 septembre 1968. La compagnie leur reproche d’avoir défié l’injonction leur demandant de laisser circuler librement les gardiens et les contremaîtres de l’usine. Domtar les accuse également de plusieurs autres méfaits : avoir congédié le chef de police de la compagnie, mis à pied les constables privés, obligé les automobilistes à payer un droit de passage sur le pont Taschereau et causé des dommages de 5 831 $ à l’usine. Pour appuyer ses propos, Domtar dépose les photos prises par ses enquêteurs privés au début du conflit1.
Pour justifier le retrait de la police, Gérard Taylor affirme qu’il a voulu prévenir les actes de violence à East Angus. Il aurait même offert sa collaboration à la police municipale et placé des « patrouilles » à différents endroits de la ville. « J’avais appris que des agents privés s’étaient rendus la veille à Windsor avec des « pipe wrench » pour ouvrir des valves. Des agents qui traversent des piquets de grève sont considérés comme des scabs et ils avaient provoqué la colère des syndiqués d’East Angus. Pour prévenir les actes de violence, nous avons demandé à la police privée de Domtar de quitter l’usine2. »
Offre de la compagnie : 30 cents - 30 mois
Les 18 et 19 décembre, sous la menace de poursuites judiciaires, Domtar et la CSN signent un mémoire d’entente sur toutes les clauses de la convention collective. Les conditions de retour au travail restent toutefois à déterminer et les parties conviennent d’aborder le sujet lors de la prochaine ronde de négociation. Domtar offre une augmentation de 30 cents l’heure répartie sur 30 mois. « La nouvelle offre n’est pas tellement plus intéressante que la précédente, explique Jean-Guy Morin, mais les employés auront en moyenne l’équivalent de leurs demandes à cause des ajustements de salaire consentis par la compagnie3. »
Malgré la signature du mémoire d’entente, Domtar informe les syndicats locaux qu’elle prendra des mesures disciplinaires contre certains syndiqués de Windsor et East Angus, dont Valère Dion et Charles-Aimé Ferland, pour les offenses commises durant la grève. « Mais après le retour au travail, la compagnie n’exercera plus aucune discrimination, ni aucune mesure disciplinaire contre les employés d’usine4. »
À la suite de cet avis, le Comité syndical de négociation soumet trois conditions à l’acceptation des clauses salariales et normatives : 1) que la compagnie abandonne ses mesures disciplinaires 2) qu’elle retire ses procédures judiciaires 3) qu’elle s’engage à n’intenter aucune poursuite après la signature de la convention collective.
La CSN annule le vote de Windsor
Le 21 décembre, les syndiqués se prononcent sur les nouvelles offres patronales et les conditions de retour au travail. Il est entendu que les résultats du vote seront dévoilés simultanément à Windsor et East Angus. Les grévistes demandent que le vote se fasse à main levée mais les officiers syndicaux refusent, alléguant qu’ils veulent respecter la liberté de chacun.
À Windsor, le vote a lieu en avant-midi. Quelques instants avant le dévoilement du scrutin, quelques grévistes contestent la procédure du vote ; ils se disent lésés parce qu’ils n’ont pu se prononcer séparément sur les offres salariales et les conditions de retour au travail. Sans dévoiler les résultats, la CSN annule le vote et le reporte au 23 décembre 1968. Les travailleurs de Windsor se prononceront alors uniquement sur les conditions de retour au travail.
À East Angus, le vote secret a lieu à 17 heures et se termine à 18 heures ; on annonce les résultats à peine une demi-heure plus tard. Une forte majorité de travailleurs (287 contre 38) acceptent les nouvelles clauses salariales et normatives aux conditions soumises par la CSN. On note toutefois l’absence de 75 grévistes lors de cette assemblée, ce qui ne s’était jamais vu auparavant.
Que s’est-il passé à Windsor ? Pourquoi les officiers syndicaux, qui avaient refusé le vote à main levée, ont-ils accepté d’annuler le vote secret à la demande de quelques grévistes ? Pourquoi ont-ils permis que les résultats d’East Angus soient connus avant ceux de Windsor et qu’ils portent sur un contenu différent ? Pourquoi Marcel Pépin, qui avait accusé le ministre Gosselin de fausser le processus de négociation, a-t-il permis que la CSN en fasse autant la semaine suivante ? Les travailleurs de Windsor avaient-ils rejeté les offres patronales en dépit de la recommandation de la CSN ?
Maintenant que Domtar a obtenu d’importantes concessions forestières profitant largement à l’usine de Windsor, il n’est pas dans l’intérêt des travailleurs de cette municipalité de refuser les offres de la compagnie. Cela explique sans doute la décision des leaders syndicaux d’annuler un vote négatif qui risquait de compromettre à jamais l’avenir de l’usine de Windsor et celle de la région des Cantons-de-l’Est. Cela explique également le silence des médias, de la CSN et du gouvernement du Québec lors des négociations intenses du 16 au 20 décembre 1968.
East Angus se retrouve seule sur la sellette après que les médias aient largement publié le déroulement des poursuites judiciaires contre les grévistes de cette petite municipalité de 5 000 habitants. À partir de ce moment, ils ne pourront compter que sur eux-mêmes pour assurer la survie de leur usine.
La pression s’accentue sur la CSN
Le 23 décembre, les employés d’usine et de bureau de Windsor votent à 92 % en faveur des conditions de retour au travail. Malgré un vote positif, Domtar affirme qu’elle refuse de suspendre les procédures judiciaires contre la CSN, les syndicats locaux et une quarantaine de syndiqués : « Le retrait des procédures judiciaires ne peut être accepté comme condition de retour au travail. Nous devons assurer la sécurité de nos usines et de nos employés ; une compagnie a non seulement le droit, mais le devoir de protéger sa propriété et son personnel. Nous souhaitons que les syndicats locaux ne se servent pas des gestes malheureux d’un petit nombre de syndiqués pour empêcher le retour au travail des 1 200 employés. Il pourrait s’effectuer d’ici la fin de l’année, si l’on veut bien laisser aux tribunaux les choses qui sont de leur ressort5. »
À la fin du mois, les syndicats réagissent et déposent à leur tour une injonction contre Domtar pour qu’elle « cesse de surveiller, épier, cerner, photographier, importuner, menacer, intimider et user de la violence physique ou morale envers les travailleurs6. »
Le 7 janvier 1969, la pression s’accentue sur la CSN et ses membres. Un feu détruit la discothèque servant de lieu de rencontres aux grévistes de Windsor. Le 10 janvier, le ministre des Terres et Forêts et le ministre du Travail du Québec pressent les ouvriers de retourner au travail et déplorent vivement l’irresponsabilité des chefs syndicaux qui « sont prêts à sacrifier le gagne-pain de 1 200 travailleurs pour sauver quelques indivivus. » Appuyant les propos de Domtar, ils affirment que « la Confédération des syndicats nationaux (CSN) rend un mauvais service aux grévistes et à la population en refusant le retour au travail, en vue de protéger quelques individus accusés de méfaits à l’endroit de Domtar »7.
De son côté, le président de la CSN, Marcel Pépin, demande aux syndiqués de maintenir leurs revendications jusqu’à ce que la compagnie capitule : « C’est une question de principe pour le mouvement syndical8. » À cela, les deux ministres québécois répondent que « le Syndicat, s’il recherche vraiment la justice pour ses membres, devrait commencer par faire respecter les droits des autres9. »
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, le député de Richmond, Émilien Lafrance, demande au gouvernement du Québec de remplir sa mission d’arbitre et souhaite que le ministre Maurice Bellemare intervienne personnellement dans le conflit de la Domtar. « Devant l’entêtement scandaleux des parties en cause, le gouvernement provincial doit remplir sa mission d’arbitre du bien commun. Et pour éviter une véritable tragédie sociale et économique, le ministre du Travail doit intervenir personnellement car lui seul peut régler ce conflit. Ce sont non seulement des milliers de famille qui sont gravement affectées par cette situation, qui sévit depuis près de six mois, mais aussi toute une région importante de la province10. »
Le 13 janvier, treize syndiqués de Windsor comparaissent devant le juge William Mitchell de la Cour supérieure de Sherbrooke pour avoir défié une injonction de Domtar. La compagnie est représentée par les avocats Marin Dion, Pierre Fournier et Pierre Perrault tandis que Me Laurent Dubé défend les ouvriers de Windsor. Des agents de Domtar, de l’agence Pinkerton et des contremaîtres de l’usine témoignent contre eux. « C’était la terreur à Windsor11», rapportent les plaignants en référence aux événements du 15 septembre 1968, survenus lors de l’intervention des agents Pinkerton et de la Sûreté du Québec à Windsor.
Lors de son témoignage, le sergent Bruno Caron rappelle que l’ex-directeur de grève, Clément Potvin, avait aidé la police municipale à évacuer les agents Pinkerton et obtenu le retrait de plusieurs centaines de personnes attroupées près de l’usine Domtar. Un autre agent, le lieutenant Jean-Marc Ratté, précise que la Sûreté du Québec s’est retiré à la suite de conversations entre Potvin, le maire Craig et le chef de police, Lorenzo Houle. Enfin, le surintendant Fred Doyle confirme que la police municipale ne parvenait pas à contrôler les travailleurs et qu’un régime d’anarchie et de terreur régnait dans la ville à ce moment12.
L’audience des requêtes pour outrage au tribunal exercées à l’endroit des travailleurs d’East Angus et Windsor se poursuivra durant la phase finale des négociations. Ainsi, la compagnie négociera sur une base favorable, utilisant au besoin la menace de poursuites judiciaires et de peines d’emprisonnement. Si on ajoute à cela les menaces de fermeture d’usines, on comprend que les grévistes aient finalement accepté les offres patronales.
Domtar, la CSN et Fédéral Packing
En 1966, les employé-es de la Dominion Textile étaient en grève pour faire valoir leurs revendications salariales. Certains grévistes devaient encore des arrérages de loyer remontant à la dure grève de 1959. «On avait négocié des prêts pour eux, se souvient Gérard Taylor, alors directeur de grève. On avait fait des ententes avec des boulangeries et avec Federal Packing pour la viande, et on avait acheté un camion de patates “lousses”... » Au plus fort du conflit, le Conseil central organisa, au manège militaire de Sherbrooke, une assemblée monstre à laquelle participèrent des grévistes du textile venus de Montmorency, Drummondville, Magog et Sherbrooke.
Le 14 janvier, une rencontre privée a lieu entre le président du Conseil central de Sherbrooke (CSN), Florent Boisvert, et le directeur-général des papiers kraft de Domtar, Raymond Pinard. Au cours de cette rencontre, la compagnie se dit prête à négocier les conditions d’un retour au travail et à reprendre les négociations avec la CSN.
Toutefois, Pinard révèle qu’une enquête interne de Domtar démontre que les dirigeants du Conseil central de Sherbrooke, notamment Florent Boisvert et Clément Potvin, auraient utilisés à des fins personnelles les montants versés par la Fédéral Packing lors de l’accréditation syndicale de ses membres ; selon l’enquête, ils auraient menacé l’entreprise de Magog de révéler des informations confidentielles au sujet de la viande avariée qu’elle aurait mise sur le marché, à moins qu’elle accepte de payer la totalité des cotisations syndicales de ses travailleurs. En échange du silence de la CSN, la Fédéral Packing aurait finalement accepté la proposition des dirigeants syndicaux.
À leur tour, les dirigeants de Domtar menace les représentants syndicaux de révéler toute l’affaire s’ils refusent de collaborer avec eux et de faire accepter les recommandations patronales aux 1 200 syndiqués de la compagnie. Devant ces faits, les négociateurs de la CSN se voient contraints de soumettre de nouvelles offres à ses membres en évitant de leur faire perdre le maximum de bénéfices13.
Le lendemain, un groupe de femmes d’East Angus entreprend une série de manifestations pour combattre le sentiment dans la population qu’elles veulent encourager la grève. Profitant de l’absence des piqueteurs pour pénétrer dans l’usine, elles affirment que les installations semblent en bonne condition, « mais pour ce qui est des dégâts dans les grands bureaux, ils sont presque incroyables14. » Ayant appris que les dirigeants patronaux et syndicaux se rencontrent en fin de journée, les dames prétendent que leur action a été bénéfique dans le processus de négociation.
Quoiqu’il en soit, des pourparlers entre les conseillers juridiques des deux parties sont entrepris en vue d’en arriver à un compromis sur les conditions de retour au travail. Un mémoire d’entente intervient le 17 janvier 1968 contenant les éléments suivants : 1) les parties s’engagent à n’intenter aucune poursuite légale après le retour au travail 2) la compagnie abandonne ses mesures disciplinaires contre les syndiqués 3) en paiement d’une somme versée par la CSN, Domtar s’engage à ne pas poursuivre le Syndicat et ses membres pour les dommages matériels causés durant la grève 4) les procureurs des deux parties s’engagent à se rencontrer pour conclure un accord sur les accusations d’outrage au tribunal intentées par Domtar contre 39 travailleurs, soit deux directeurs de grève, 19 grévistes de Windsor et 18 grévistes d’East Angus.
Au cours d’une réunion à huis clos entre les représentants patronaux et syndicaux, Jean-Guy Morin dément la nouvelle voulant qu’il ait reçu de nouvelles offres patronales au cours des dernières semaines. Accusant Raymond Pinard de vouloir s’attaquer à son intégrité, il l’invite à se rétracter devant ses collègues ; Pinard se retire quelques instants et, à son retour, il reconnaît n’avoir jamais fait de propositions au négociateur syndical. Toutefois, Morin ne lui pardonnera jamais son erreur et l’empêchera d’accéder au poste de président-général de Domtar.
L’Archevêché de Sherbrooke rompt le silence
Le l8 janvier 1969, l’Archevêché de Sherbrooke aborde la grève dans son journal diocésain « Le messager St-Michel ». L’abbé Marc Bernier signe un éditorial qui présente le conflit comme une sérieuse menace au bien commun de la société. Il évoque également les sentiments du clergé devant le prolongement de la grève et le contexte immoral des négociations.
« Jusqu’ici, nous nous étions abstenu de commenter les péripéties de ce conflit par crainte d’affirmer des inexactitudes qui, dans une période de tension, apparaissent souvent comme des provocations.La conscience de nos responsabilités sociales nous obligent cependant à rompre le silence.
Il ne s’agit pas de poser un jugement d’ordre moral sur la légitimité de la grève elle-même... Mais nous ne pouvons nous empêcher d’éprouver une certaine réaction de dégoût devant le spectacle lamentable, face à un conflit aussi sérieux,des manigances de coulisse, des manoeuvres de conditionnement de l’opinion publique, des déclarations fracassantes, des manipulations d’assemblée, des gestes inconsidérées, des hypocrisies subtiles, des luttes de prestige qui ont retardé inutilement et compromis des négociations qui auraient pu être menées avec plus de célérité et de respect du bien commun.
À cause de cela, Domtar a perdu des sommes considérables... plusieurs syndiqués se sont endettés d’une façon irrémédiable...une multitude de travailleurs (bûcherons, mécaniciens, transporteurs, etc.) sont privés de gains appréciables... une multitude d’entreprises commerciales dépassant le territoire de Windsor et East Angus connaissent un ralentissement considérable de leur chiffre d’affaire. La situation s’est détérioré à un point tel qu’elle exige une solution immédiate et, si les parties ne peuvent parvenir à un règlement du conflit, il faudra qu’une instance supérieure s’en mêle et de façon irrévocable15. »
La même journée, les syndiqués se prononcent sur le mémoire d’entente touchant les conditions de retour au travail. À Windsor, les employés d’usine et de bureau approuvent le mémoire par une forte majorité. À East Angus, seulement 314 syndiqués se prévalent de leur droit de vote ; de ce nombre, 270 se disent favorables aux nouvelles conditions de retour au travail. Quant aux employés de bureau, ils n’ont pas voté puisqu’ils avaient déjà accepté les offres patronales en novembre “68.
Pourquoi les syndiqués d’East Angus, qui avaient exigé un mois plus tôt le retrait des procédures judiciaires comme condition de retour au travail, ont-ils approuvé un mémoire d’entente n’offrant aucune garantie sur ce point ? Pourquoi l’ont-ils approuvé alors que le montant exigé à la CSN pour les dégâts causés aux usines n’était pas encore établi ? On peut penser que les dirigeants syndicaux ont expliqué que les parties patronale et syndicale étaient proches d’une entente sur ces deux points et, qu’en conséquence, ils recommandaient l’acceptation du mémoire d’entente.
Domtar maintient ses poursuites judiciares
Le 20 janvier, Raymond Pinard affirme publiquement que Domtar n’a pas l’intention de retirer ses procédures judiciaires : « Les 18 et 19 décembre 1968, les représentants syndicaux et patronaux se sont entendus sur toutes les clauses de renouvellement de la convention collective et ils ont signé un mémoire d’entente. Et le 17 janvier 1969, ils se sont entendus sur les conditions de retour au travail. Malgré ces deux ententes, les syndicats refusent de laisser leurs membres retourner au travail, à moins que la compagnie ne retire les requêtes pour outrage au tribunal16. » L’audition des requêtes pour outrage au tribunal se poursuivra la journée même de la signature de la nouvelle convention collective.
Le 21 janvier, les syndiqués d’East Angus et Windsor se prononcent à nouveau sur les offres salariales et normatives de la compagnie. Domtar propose une augmentation graduelle de 30 cents l’heure sur 30 mois accompagnée de divers ajustements de salaire ; s’ils acceptent le retour au travail, il s’effectuera graduellement malgré le maintien des poursuites judiciaires à l’endroit des 39 travailleurs d’usine.
Dans les deux municipalités, le vote est précédé d’explications et les chefs syndicaux recommandent l’acceptation des offres. À Windsor, la majorité des employés d’usine et de bureau se prononcent en faveur de la nouvelle convention collective ; à East Angus, magré l’absence d’une soixantaine de syndiqués, 79 % des travailleurs appuient l’entente.
En soirée, Raymond Pinard déclare à la presse qu’il n’a pas reçu de communication officielle de la CSN, mais La Tribune affirme que « M. Pinard connaissait très bien les résultats du vote pris à Windsor et East Angus »17. Le directeur-général de Domtar précise que le retour au travail se réalisera le plus tôt possible après la signature de la nouvelle convention collective.
Le 22 janvier 1969
Le 22 janvier, le juge Mitchell de la Cour supérieure impose des amendes totalisant 19 100 $ à la CSN, aux syndicats locaux et à une quarantaine de grévistes. Ils sont accusés d’outrage au tribunal pour avoir violé les injonctions leur défendant de surveiller les propriétés de Domtar, d’intimider les contremaîtres et de faire des attroupements devant les usines.
Charles-Aimé Ferland, Valère Dion et Mathias Péloquin sont également accusés d’avoir causé des dommages à l’usine de Windsor, mais ils obtiennent un sursis de sentence moyennant un cautionnement de 1 000 $ chacun. « Les accusés ne sont pas des criminels de droit commun et n’ont jamais eu de difficultés avec la justice18», assure Me Dubé. Il rappelle qu’un chèque de 20 000 dollars sera versé à Domtar pour rembourser les dommages causés aux usines de Windsor et East Angus.
Par ailleurs, la plainte de vol avec violence portée par la police privée de Domtar contre Charles-Aimé Ferland, Valère Dion et cinq autres grévistes de Windsor est rejetée pour absence de preuves. Quant à l’enquête préliminaire de Clément Potvin et Gérard Taylor, accusés de complicité pour avoir occupé l’usine de Windsor, elle est reportée au 30 janvier 1969. « Les procédures qui trainaient devant les tribunaux sont réglées à toute fin pratique19», mentionne La Tribune.
Au cours de la journée, les représentants patronaux et syndicaux négocient les derniers détails de la convention collective. Entre-temps, une rencontre à huis clos se déroule entre la partie patronale et Me Laurent Dubé, conseiller juridique des syndicats locaux. Plusieurs questions sont posées au procureur de la CSN, notamment en ce qui concerne les conditions de retour au travail. Au cours de cette rencontre, Domtar décide d’abandonner les accusations portées contre Charles-Aimé Ferland, Valère Dion et Mathias Péloquin, bien qu’ils se soient eux-mêmes reconnus coupables “de complicité pour avoir occupé l’usine de Windsor et causé des dommages à la propriété de Domtar20. »
À East Angus, les grévistes attendent calmement la signature de la convention collective. Ils estiment que le dernier vote a été le moins libre puisque le spectre de la prison flottait au-dessus de leur tête au moment de voter : « Les grévistes ont voté les mains attachées derrière le dos. Plusieurs d’entre nous ne sont pas satisfaits du contrat offert par Domtar, mais nous l’avons quand même accepté pour éviter que nos compagnons ne purgent des peines d’emprisonnement21. »
Tard en soirée, les dirigeants patronaux et syndicaux procèdent à la signature du contrat de travail ; il prévoit une augmentation de 15 cents l’heure dès le retour au travail, de 6 cents au 1er juillet 1969 et de 9 cents au 1er mai 1970. En deux ans et demie, le salaire de base passera ainsi de 2,47 à 2,77 $ l’heure, sans compter les ajustements et les avantages sociaux. Les parties signent également une entente concernant les conditions de retour au travail, laissant au tribunal le soin de statuer sur les poursuites intentées contre Gérard Taylor et Clément Potvin.
Par ailleurs, la CSN remet un chèque de 20 000 $ à la compagnie pour les dommages causés aux usines lors de la grève. Quelques minutes après la signature, Raymond Pinard déclare à la presse que « dès demain matin, les employés affectés aux services de l’entretien des usines entreront au travail. L’intégration de tous les employés doit s’effectuer au plus tard d’ici deux semaines »22.
Le 23 janvier, La Tribune publie intégralement le nom des syndiqués impliqués dans les procédures judiciaires et le montant des amendes imposées à chacun d’eux. Cette humiliation restera gravée dans leur mémoire, d’autant plus que plusieurs d’entre eux quitteront l’usine au cours des mois suivants pour entreprendre une nouvelle carrière.
Malgré tout, près de 400 travailleurs de Domtar retournent au travail pour remettre les machines en marche. Au début, les mécaniciens et les ingénieurs travaillent 24 heures par jour afin de hâter le retour au travail de leurs collègues. « Les employés font preuve d’une excellente coopération et ils semblent bien que tous soient heureux de reprendre le travail23», constate le gérant de l’usine d’East Angus, Frank Mackenzie.

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