Chapitre II
Un ministre pris au piège
Le 31 juillet 1968, la Cour supérieure de Sherbrooke prolonge l’injonction émise contre les travailleurs d’East Angus. Le 5 août, environ 550 grévistes se rendent aux bureaux du ministère des Terres et Forêts de cette localité. Alors que le ministre Claude Gosselin se rend à l’extérieur pour distribuer quelques poignées de main à ses amis et électeurs, il se rend compte de la présence d’agents provocateurs qu’il associe directement au mouvement syndical de la CSN.
Après s’être installé sur le pavé du bureau administratif, il s’adresse néanmoins aux syndiqués : « Je ne me suis jamais défilé devant mes responsabilités. Je suis à votre disposition et heureux de vous rencontrer. Le programme de reboisement entrepris par mon ministère vise à rapprocher la matière première des industries de pâtes et papiers. L’argument des compagnies à l’effet qu’elles ne peuvent verser davantage à ses ouvriers parce que le bois doit être pris à des distances éloignées ne pourra plus tenir1. »
Le président du syndicat, Oscar Fournier, lui rappelle que plus de 6 000 personnes ont les yeux tournés vers lui : « Il faut trouver une solution car nous sommes dans une impasse. Nous avons besoin d’un médiateur. Nous comptons sur votre collaboration et sur des gestes concrets2. » Le ministre des Terres et Forêts s’engage alors à étudier le dossier et à rencontrer la partie patronale afin de connaître sa position. Après la manifestation, les grévistes se rendent à Sherbrooke et tentent en vain de pénétrer dans les bureaux de Domtar : cette manisfestation, même si elle est sans conséquence, est le prélude à de fréquents et violents affrontements avec la compagnie.
Les véritables négociations
Claude Gosselin obtient finalement une entrevue avec le ministre du Travail, Maurice Bellemarre, qui convoque les parties à ses bureaux de l’édifice Delta à Québec. Le 7 août, les négociations s’amorcent en présence du sous-ministre du Travail et médiateur dans le conflit, Réal Mireault. Dans un bureau du ministère du Travail, Raymond Pinard et Jean-Paul Myre s’entretiennent avec le ministre des Terres et Forêts.
Pinard : Je serai très clair : l’usine d’East Angus est appelée à fermer à court terme. Elle est un poids pour la compagnie ; les relations de travail sont mauvaises, l’usine est désuète et la fabrication du papier kraft est de plus en plus coûteuse. C’est pourquoi Domtar n’y a fait aucun investissement majeur depuis 1960. »
Myre : « La seule façon d’éviter la fermeture précipitée de l’usine est de maintenir les salaires à un niveau raisonnable et de nous aider à obtenir des concessions forestières dans les Cantons-de-l’Est et en Abitibi. »
Gosselin : « Vous n’êtes pas sans savoir que, comme ministre des Terres et Forêts, j’ai plutôt l’intention de présenter un projet de loi afin de retirer graduellement les concessions forestières aux entreprises papetières. Le gouvernement du Québec désire reprendre le contrôle de ses ressources et les administrer dans l’intérêt de la population. »
Pinard : « Vous seriez prêt à mettre en danger la survie de l’usine d’East Angus, à faire perdre 500 emplois et voir disparaître une ville dans laquelle vous-même avez grandi ? »
Gosselin : « Mais la station forestière d’East Angus a planté trois millions d’arbres pour répondre aux besoins de la compagnie. Cela devrait suffire amplement pour réduire vos coûts de production et augmenter vos ventes! »
Myre : « En 1965, nous avons investi 12 millions à l’usine de Windsor afin de remplacer la production du papier kraft par celle du papier fin. Nous avons besoin du bois franc de la région pour pénétrer le marché américain ; vous êtes le ministre de toute une province, pas seulement le ministre d’une ville. »
Gosselin : « Oui, et c’est pourquoi j’envisage de vous retirer certaines concessions forestières ainsi qu’aux autres compagnies de pâtes et papiers. Plusieurs travailleurs forestiers et propriétaires de scieries se plaignent de mauvais traitements de votre part et considèrent qu’ils sont lésés dans le partage des profits. »
Pinard : « Pourtant, lors de l’étude des crédits à l’Assemblée nationale, vous aviez déclaré qu’il était impensable que les industries de pâtes et papiers ne puissent s’approvisionner en bois dans leur région. »
Gosselin : « Écoutez! Je peux retarder mon projet de loi sur les concessions forestières et même proposer aux travailleurs d’accepter les dernières offres. Mais en ce qui concerne vos demandes, je ne peux y répondre favorablement. Cette décision ne relève pas uniquement de moi! »
Pinard : « Comme vous voudrez! Mais en agissant ainsi, vous menacez la survie de l’usine d’East Angus. Pour le moment, nous ne pouvons offrir davantage aux travailleurs. Ce sera à prendre ou à laisser! »
Gosselin : « Très bien! Je leur transmettrai le message mais la survie de l’usine d’East Angus ne doit pas servir de chantage pour la compagnie Domtar. Vous porterez la responsabilité de ce qui se produira dans l’avenir. »
Le lendemain, le ministre des Terres et Forêts rencontre Oscar Fournier et une dizaine de grévistes d’East Angus à ses bureaux du ministère ; il leur explique la position de la compagnie en laissant entendre que leur usine est appelée à disparaître ou à être vendue à un nouvelle entreprise.
Gosselin : « Je suis intervenu personnellement auprès de Domtar mais elle a refusé de modifier ses offres. Elle a même refusé une contre-proposition qui ne modifiait en rien le montant global demandé par la CSN. Ses dirigeants m’ont affirmé que leur situation financière ne permet pas des offres plus élevées3. »
Fournier : « Ont-ils parlé de l’avenir de l’usine ? »
Gosselin : « J’ai l’impression que Domtar envisage de fermer ses moulins de Windsor et East Angus plutôt que de se rendre aux demandes des syndiqués. Je regrette de ne pouvoir vous apporter de meilleures nouvelles, mais j’ai fait tout ce qui était humainement possible de faire pour rapprocher les parties4.»
Fournier : « Mais allez-vous poser d’autres gestes pour dénouer la crise, monsieur Gosselin ? Vous êtes le seul à pouvoir vraiment parler en notre nom aux dirigeants de la compagnie. N’êtes-vous pas ministre des Terres et Forêts, n’avez-vous pas le pouvoir d’intervenir efficacement auprès d’eux ? »
Gosselin : « Écoutez, je suis très fatigué et je dois rencontrer la presse. Je pense que la balle est dans votre camp. J’espère simplement que la CSN poursuivra ses négociations avec Domtar et qu’elle en arrivera à une entente le plus tôt possible5. »
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L’entente patronale-syndicale
Quelques heures plus tard, un groupe de grévistes de Windsor rencontrent les dirigeants de Domtar au chalet de Raymond Pinard. On retrouve parmi eux leur directeur de grève, Clément Potvin, et les dirigeants syndicaux Valère Dion, Mathias Péloquin et Charles-Aimé Ferland. L’entretien est plutôt amical et fait suite à une autre rencontre avec des officiers supérieurs de la compagnie.
Pinard : « Monsieur Potvin, vous n’êtes pas sans savoir que l’enjeu de cette grève est la modernisation de l’usine de Windsor. Nous avons déjà investi plusieurs millions pour modifier la production vers le papier fin, sachant très bien que l’avenir de notre compagnie est dans ce domaine. Mais il nous manque la matière première, le bois franc, sans laquelle nous ne pouvons poursuivre notre croissance. Le problème, c’est que le ministre des Terres et Forêts s’obstine à ne pas vouloir nous accorder de concessions forestières dans les Cantons-de-l’Est et en Abitibi. »
Potvin : « Mais qu’attendez-vous de nous au juste ? »
Pinard : « Disons que si vous acceptiez de collaborer avec nous, nous pourrions vous accorder un important bonus et vous garantir des promotions dans des postes de direction. »
Potvin : « Mais qu’est-ce qui nous assure que vous tiendrez vos engagements ? »
Pinard : « Vous avez des témoins ; vous pourriez facilement nous amener en cour pour conflit d’intérêt. Vous pourriez même nous dénoncer publiquement dans les médias écrits et électroniques. »
Potvin : « Et que devons-nous faire pour mériter ces avantages ? »
Pinard : « Amener les grévistes à ne pas respecter les injonctions afin que nous puissions négocier avec un bon rapport de force et faire pression sur le ministre Claude Gosselin. »
Potvin : « Mais de quelle façon ? »
Pinard : « C’est à vous de me le dire. D’après ce que je sais, vous êtes un homme d’expérience dans les relations de travail et un leader reconnu. Peut-être pourriez-vous faire pénétrer quelques syndiqués dans l’usine de Windsor tout en exerçant un contrôle sur la manifestation ? »
Potvin : « Bon d’accord, nous acceptons ! Nous ferons les changements nécessaires sur les lignes de piquetage pour faciliter l’accès des syndiqués à l’usine. Mais vous devez nous assurer la collaboration des autorités policières et municipales »
Pinard : « Il n’y a aucun problème! Le maire de Windsor, Lewis Craig, est au courant de la situation. Quant à nos agents de sécurité, nous verrons à ce qu’ils n’interviennent à aucun moment à moins que vous nous le demandiez. »
Potvin : « D’accord, nous maintiendrons le contact avec vous. C’est promis! »
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Références — Chapitre II1. La Tribune, 6 août 1968, p. 5
2. Ibid.
3. La Tribune, 9 août 1968, p. 1
4. Ibid.
5. Ibid.